Composteur

Synonyme : « terreau » / compost

Marie Goyon

La fabrication ménagère du compost dans un coin dédié du jardin était une pratique ordinaire non gouvernée (cf Foucault : le gouvernement des conduites) non administrée et règlementée. Pratique de rationalisation ressourcielle : il s’agissait de fabriquer le « terreau » pour nourrir le potager, dans un espace généralement peu formalisé. Il consistait souvent en un « tas » dans un espace dédié au potager, ou au mieux un bac, souvent à ciel ouvert. Davantage espace qu’objet, il ne s’appelait pas « composteur ». L’objet composteur, sous la forme d’une « boîte » dédiée, apparaît avec le « compost ».

En effet, en anthropocène, le compost est devenu une matière première à valeur idéelle et matérielle (valeur culturelle et écologique, valeur aussi économique), dans une époque où le déchet est devenu une manne institutionnalisée. Il devient « biomasse » et fait donc l’objet d’une ingénierie spécifique, d’une filière économique ainsi que de politiques publiques, l’essor du compostage collectif et du compostage marchand.

Dans ce cadre, le composteur change de forme et même en partie de fonction : il doit produire la précieuse « biomasse » de la façon la plus rentable et efficace possible. Sa forme doit favoriser la maturation la plus performante et protéger la ressource produite.

Le composteur fait donc aujourd’hui l’objet de divers encadrements et injonctions : a ainsi été normalisé le « bon compost » -cf De la souillure Mary Douglas-, les règles du compost (cf manuels etc – mise en jeu d’acteur, rivalités de légitimité) dans un encadrement qui nécessite une rationalisation de la collecte et un encadrement de la pratique via l’objet « composteur ». L’objet se fait donc politique, il sert une politique « environnementale ».

Par là même, sa présence ou son absence provoque désormais des querelles : entre acteurs techniques – les meilleures méthodes – ; économiques -les meilleurs résultats financiers-  et politiques -la meilleure acceptabilité, les meilleurs chiffres de valorisation-. Il donne lieu également à des affrontements / frictions entre classes sociales >> ex à développer : type « gilet jaune » (vu comme un empiètement sur les libertés) type classe sociale sup – capital culturel (« pratique écologique » valorisée comme « bonne pratique », le compostage et le composteur apparait comme une part de l’éthos de classe, de distinction sociale voire de consommation / pratique ostentatoire : on montre son lombricomposteur, son  composteur en matériaux recyclés etc… on tire fierté de sa gestion « vertueuse » des déchets !) et classes sociales paysannes (on faisait ça avant, pourquoi payer ou être suivi pour ça ? )

A l’heure « anthropocène », la pratique de compostage rurale et ménagere s’est standardisée et rationnalisée dans un objet, le composteur, devenu mobilier urbain, individuel ou collectif, encadré et décliné aujourd’hui sous différentes formes et matières [IMAGES] support de rationalisations et standardisations. Il gagne ainsi les espaces ruraux, où son existence bien qu’impensée ou naturalisée était la plus présente (au fond des jardins comme je le disais en début de notice). Il transforme alors l’espace public rural, aux côtés des poubelles –« points d’apport collectifs »-verts, jaunes, noirs… véritable marqueur d’une forme d’esthétique anthropocène. (LIEN vers autre article par ex)

Références bibliographiques

Comby J.-B., Grossetête M., 2014 « La morale des uns ne peut pas faire le bonheur de tous. Individualisation des problèmes publics, prescriptions normatives et distinction sociale », dans Coulangeon P., Duval J. (dir.), Trente ans après la Distinction de Pierre Bourdieu, Paris : La Découverte, p. 341-363.

Dubuisson Quellier, gouverner les conduites

Ginsberger M., 2020, « De la norme à la pratique écocitoyenne. Position sociale, contraintes matérielles et diversité des rapports à l’écocitoyenneté », Revue Française de Sociologie, 61 (1), p. 43-78.