Espaces publics urbains

Espaces situés entre les constructions, non bâtis et relevant du domaine public que les individus peuvent librement emprunter : rues, boulevards, places, squares, parcs, parvis, etc.

Sophie Vareilles

Les espaces publics urbains sont composés d’éléments diverses, synthétiques et biologiques, qui les signalent dans les villes et les autres agglomérations urbaines – comme des « types » (Devillers, 1974), associant des objets ou des ensembles d’objets et des usages. Une rue est par exemple en général composée d’une chaussée goudronnée, bordée de chaque côté de trottoirs et éventuellement d’une rangée d’arbres. Des réseaux divers (eau, assainissement, électricité, etc.) peuvent être enfouis sous la chaussée. Des panneaux et des signalisations lumineuses (comme les feux tricolores) peuvent également y être installés pour indiquer des directions ou des limitations d’usage ; ils peuvent être complétés par des marquages au sol.

Les espaces publics urbains (comme la rue) se distinguent parmi tous les espaces urbains comme des espaces en partage entre les individus, dans lesquels tous ces individus sont libres de vaquer à leurs activités. Isaac Joseph insiste sur cette dimension : « L’espace public n’attribue aucune place ; s’il est appropriable ou approprié, ne serait-ce que partiellement, il est déjà dénaturé, il devient site, haut-lieu, expression symbolique d’un rapport à l’espace ou territoire privatisé » (Joseph, 1984, p. 41). Henri Raymond (1988) fait remonter la constitution de l’espace public urbain comme espace en partage à la période des féodaux. Cet espace s’est construit contre l’appropriation de la rue par les féodaux, qui l’utilisaient pour se combattre et régler leurs querelles : les mêmes règles de circulation et de croisement doivent s’appliquer à tous. Dès lors, l’espace public urbain se définit comme un espace non appropriable et non approprié, en commun entre tous les urbains, quels que soient leurs classes sociales, leur genre, leurs origines, etc. – cette définition le rapproche de l’Öffentlichkeit de Jurgen Habermas (e1993), souvent traduit en français par « espace public » au singulier (Paquot, 2009).

Les changements de nos conditions anthropiques caractérisant l’Anthropocène et la nécessité d’y faire face pourraient bousculer cette définition. L’augmentation des gaz à effet de serre et des pollutions présentes dans les villes conduisent des collectivités territoriales à revoir la répartition des modes de déplacement en vigueur. Pour cela, des politiques publiques visant à diminuer la part de l’automobile (source de gaz à effet de serre et de pollution) et à augmenter celle des « modes doux », comme le vélo et la marche, dans les déplacements urbains sont mises en œuvre. Leur réalisation entraine une évolution de la configuration des espaces publics urbains, en particulier de la rue. Dans cette nouvelle configuration, celle-ci tend à se caractériser par une juxtaposition d’espaces spécialisés dans des pratiques de déplacements et des groupes d’usagers : trottoirs pour les piétons et voies séparées dédiées aux vélos, aux bus et aux automobiles. Ces espaces sont délimités par des marques à la peinture et des revêtements différenciés au sol, des signalisations lumineuses particulières, des bordures et des changements de niveaux. Ces aménagements se sont multipliés ces dernières années dans les villes. Par exemple, dans l’agglomération lyonnaise, le développement des pistes cyclables a pour but d’augmenter la place allouée aux cyclistes dans l’espace urbain et de faciliter l’usage du vélo pour les déplacements quotidiens. Ces aménagements semblent aujourd’hui montrer une certaine efficacité : la Métropole de Lyon constate une augmentation de 54% du trafic cycliste annuel entre 2019 et 2023[1].

Cette augmentation peut marquer un début de renouvellement des pratiques de déplacement dans l’agglomération lyonnaise. La spécialisation de l’aménagement qui l’accompagne interroge cependant la qualité des espaces finalement produits. Les coups de klaxon et les invectives, qui peuvent s’entendre dans ces espaces, pourraient révéler des conflits autour de leur usage : chaque individu tendrait par son comportement à revendiquer un usage exclusif d’une portion de l’espace public urbain pour son groupe. Ces espaces spécialisés et possiblement appropriés restent aujourd’hui minoritaires au sein des espaces publics urbains. Cependant, généralisée, la spécialisation de l’espace public urbain pourrait remettre en cause la définition de cet espace comme espace en commun entre tous les urbains en rendant appropriables et appropriés certains de ses portions par des groupes. Si cette spécialisation apparaît aujourd’hui efficace pour augmenter l’usage des vélos dans les déplacements et enclencher des changements de pratiques nécessaires face à l’Anthropocène, contribue-t-elle à faire du commun ou à séparer les groupes ? Autrement dit, quels types de société l’espace public urbain ainsi façonné pourrait-il servir ?

Références bibliographiques cités

Devillers C., 1974, « Typologie de l’habitat & Morphologie urbaine », L’Architecture d’Aujourd’hui, n°174, septembre 1974, p. 18-23

Habermas J., e1993 (1ère éd. 1978), L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot

Joseph I., 1984, Le Passant Considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, Paris, Librairie des Méridiens

Paquot T., 2009, L’espace public, Paris, La Découverte

Raymond H., 1988, « Urbain, convivialité, culture », Les Annales de la Recherche urbaine, n°37, pp. 3-8.

[1] https://avelo.grandlyon.com/nos-engagements/le-plan-velo-de-la-metropole-de-lyon (consultation le 16/12/2024).